Mónica Sánchez Pozzo, Les nez, les artistes des parfums

Entretien avec Mme Mónica Sánchez Pozzo, Directeur Associé du développement des parfums chez Firmenich.

Qu’est-ce qu’un nez dans le domaine de la parfumerie?
Un nez c’est avant tout un artiste. Alors que le peintre travaille avec des couleurs, les musiciens avec des notes, nous travaillons avec une palette de molécules odorantes. Comme en peinture et en musique, il y a les créateurs que sont les parfumeurs et les critiques d’art comme moi, dont le travail consiste à évaluer, décortiquer et juger leurs créations dans une perspective commerciale, ceci pour nous assurer que ces créations
répondent aux désirs de nos clients et des consommateurs.
Est-ce que tout le monde apprécie les parfums de la même façon?
Absolument pas! L’odorat a une telle composante émotionnelle qu’il n’existe pas deux personnes qui apprécient les parfums de la même façon. Chaque parfum déclenche dans notre cerveau toute une quantité d’émotions liées à notre vécu. L’exemple typique est celui de la madeleine de Proust: Proust adulte déguste une madeleine et le parfum de cette madeleine déclenche une flopée de souvenirs qui donneront un des plus beaux romans du XXe siècle: A la recherche du temps perdu.
Est-ce qu’il existe des préférences nationales ou régionales pour certains parfums?
Tout à fait, mais à nouveau ces préférences sont liées à des références socioculturelles. Si vous prenez par exemple les tubéreuses telles que le lys, le côté capiteux de leur odeur est très apprécié aux États-Unis où elles entrent dans la composition de nombreux parfums. Par contre, lorsque vous franchissez le Rio Grande et que vous pénétrez au Mexique, ces mêmes tubéreuses sont moins appréciées, car ces fleurs sont utilisées lors des enterrements et leur odeur a une très forte connotation mortuaire.
Comment expliquez-vous alors que certains parfums comme parexempleleChanel N°5 puissent être appréciés dans le monde entier?
Dans ce cas, il s’agit beaucoup plus d’un effet d’image. Le Chanel N°5 a été lancé par Marilyn Monroe et véhicule à la fois l’image d’une grande maison de mode et une puissante image du symbole sexuel qu’était Marilyn. Par la suite, ce parfum a été porté par de nombreuses sommités du monde de la mode, du cinéma et de la politique, ce qui explique son succès universel. C’est le mix de ces images marketing, le positionnement
dans les marchés, associé au parfum lui-même qui fait qu’il est apprécié par la plupart des femmes.
Comment élaborez-vous les parfums?
Nous recevons une demande d’un client. Cette demande précise dans quel produit ce parfum va être utilisé, ce peut être une eau de cologne, un parfum, une lessive, une savonnette… Puis elle précise aussi quels vont être les pays et le groupe de personnes auxquels il est destiné. La demande peut comporter des aspects plus précis comme, par exemple, s’il doit comporter une odeur spécifique comme celle de la menthe, de la lavande, du muguet ou toute autre essence que le client désire. Un autre élément va entrer en ligne de compte: c’est le coût. Suivant les matières premières utilisées, ces coûts peuvent varier d’une façon substantielle. À partir de là, je vais donner des indications précises pour guider le parfumeur dans la direction olfactive du parfum demandé et lui indiquer quelles notes il doit utiliser dans la composition de son parfum. Libre à lui ensuite de varier à la fois les concentrations et de jongler avec différentes molécules pour aboutir à la composition voulue par le client. Toute une série de parfums va m’être soumise qu’il va falloir évaluer d’une façon objective, méthodique et rigoureuse, afin de m’assurer que nous répondons au mieux à la demande du client. C’est un travail minutieux et précis, qui demande une grande discipline, une bonne mémoire olfactive et beaucoup de constance. Mais c’est surtout un travail qui demande une passion pour les odeurs et les parfums. Lorsque je choisis un parfum, au bout du troisième ou du quatrième je ne sais plus
très bien ce que je sens. Comment faites-vous pour passer toute une journée à sentir des parfums?
Tout d’abord, nous suivons une formation intensive qui nous permet d’entraîner notre mémoire olfactive et de reconnaitre les différentes notes. Notre formation nous permet aussi de conserver notre sens olfactif intact tout au long de la journée. Puis nous faisons fréquemment des pauses, de façon à reposer notre odorat. Mais il est vrai, que c’est en arrivant le matin que notre odorat est le plus affûté et le plus efficace. Bien sûr, notre pire ennemi est le rhume qui paralyse totalement ou partiellement notre odorat.
Pourquoi les êtres humains cherchent-ils tellement à couvrir leurs odeurs corporelles avec des parfums?
Cela n’a pas toujours été le cas. Vous connaissez sans doute cette fameuse lettre de Napoléon Bonaparte à sa femme Joséphine qui lui demande instamment de ne pas se laver avant qu’il n’arrive une semaine plus tard, afin qu’ils puissent profiter de leurs bonnes odeurs. Quant à Henri IV, il était lui aussi connu pour ses fortes odeurs corporelles.
Par contre, bien souvent, ces effluves étaient liées à la maladie. Autrefois, les étudiants en médecine apprenaient à faire le diagnostic de certaines maladies à partir de l’odeur dégagée par le patient. Ainsi, une odeur de “poulet plumé” était liée à la rubéole, celle de “pain frais” à la fièvre typhoïde et “l’étal de boucher” à la fièvre jaune. Au XIXe siècle au moment où les notions d’hygiène commencent à se diffuser, les odeurs corporelles vont être assimilées à la pauvreté. C’est bien connu: «les gens pauvres sentent mauvais», alors que les gens riches vont se laver et sentir le propre c’est-à-dire le parfum des fleurs. C’est ainsi que l’image du parfum va être associée à la fois à la propreté, au bien-être et à la prospérité. Mais ce qui est assez comique, c’est qu’alors que les êtres humains cherchent à faire oublier leur animalité en se couvrant de parfum, lesdits parfums sont parfois composés d’odeurs animales, comme par exemple le musc qui est produit par le chevrotin pour attirer les femelles et qui peut être senti à plus d’un kilomètre de distance. D’autres exemples: le castoréum qui est issu des glandes situées entre l’anus et les parties génitales du castor du Canada; la civette qui est une sécrétion qui s’obtient par curetage des glandes situées sous la queue de l’animal du même nom; l’ambre gris qui provient de l’estomac du cachalot ou l’hyraceum qui n’est autre que de l’urine pétrifiée d’un animal vivant en Afrique du Sud et remplie de phéromones… Mais toutes ces notes donnent aux parfums des accords et des signatures très sensuels et substantiels. Actuellement, de plus en plus de parfums sont fabriqués à partir de produits de synthèse, car les produits naturels sont trop chers à utiliser en grande quantité et très difficiles à se procurer lorsqu’il s’agit de matières premières animales fortement protégées.
Comment devient-on un nez?
Les parcours empruntés par les nez sont très différents. Ainsi, j’ai moi-même une formation de chimiste, alors que certains de mes collègues peuvent avoir des parcours qui n’ont absolument rien à voir avec la chimie, comme c’est le cas de ceux qui ont suivi une formation dans des écoles spécialisées dans la cosmétique et la parfumerie. Les deux
seules qualités qui sont importantes pour devenir un nez, c’est d’être sensible aux parfums et passionné par les odeurs. 
Jean Michel Jakobowicz (Publié dans Le Chênois, septembre 2014 – No 505)

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