odorat_img_1L’odorat qui nous mène par le bout du nez!

Entretien avec Kalliopi Apazoglou, docteur en neurosciences,chercheuse dans le laboratoire de neurosciences de l’Université de Genève.

L’odorat semble être un sens considéré comme mineur par rapport à l’ouïe et la vue. Il a été, jusqu’à très récemment, peu étudié. Pour quelles raisons?

Il y a plusieurs explications à cela, mais je crois que l’une des principales est que nous vivons dans une société où la communication est avant tout visuelle et auditive. Ce qui explique pourquoi avoir des problèmes de vue ou d’audition est considéré comme un handicap majeur, alors que souffrir d’anosmie (perte de l’odorat) ou d’agueusie (perte du goût) l’est beaucoup moins. Une autre raison est liée au fait qu’à la différence de l’ouïe et de l’audition qui passent par des organes (les oreilles et les yeux) visibles et relativement accessibles, l’odorat passe par la muqueuse olfactive qui se trouve à l’intérieur du nez et qui est donc très difficile d’accès. La troisième raison qui rend complexe l’approche à l’odorat est liée au stimulus lui-même. Alors que la lumière et le son sont des phénomènes étudiés depuis la plus haute Antiquité, l’odeur qui se transmet par des substances chimiques indétectables à l’œil nu est beaucoup plus difficile à cerner. Finalement, l’odorat est bien souvent considéré comme “un vestige du côté animal de l’être humain” en voie de récession, relevant donc plus du domaine vétérinaire que de celui de la médecine humaine.

Comment fonctionne l’odorat?

L’odorat naît de la rencontre dans les profondeurs du nez entre une ou plusieurs molécules volatiles provenant par exemple d’une fleur, d’un fruit ou d’un parfum avec plus de 10 millions de cellules réceptrices qui forment notre appareil olfactif. Dans les profondeurs de la fosse nasale, se trouvent toute une série de cils qui flottent dans un mucus. Ces cils, qui se renouvellent fréquemment, vont capturer ces molécules et transmettre l’information recueillie à des neurones. Notre appareil olfactif est capable de détecter jusqu’à 10’000 odeurs différentes et ceci à des concentrations qui peuvent être très faibles, de l’ordre d’une goutte d’eau dans une piscine olympique. Si vous prenez une rose, par exemple, et que vous en respirez le parfum, ce sont des molécules volatiles émises par la fleur qui entrent en contact avec ces fameux cils qui transmettent un signal électrique. Ce flux électrique va emprunter le nerf olfactif qui aboutit jusqu’au cerveau. Une fois dans le cerveau, le bulbe olfactif recueille ces messages électri ques et il va servir à la fois de relais et de gare de triage de ces messages, avant de les envoyer au cortex olfactif où ils sont identifiés. Puis le cortex olfactif va envoyer des messages qui vont activer certaines autres régions du cerveau, afin d’évaluer si l’odeur en question est une bonne ou une mauvaise odeur, la stocker et l’associer au contexte présent ou en récupérer le souvenir associé.

Quelle est l’utilité de l’odorat?

Dans le règne animal, l’odorat a trois rôles essentiels: tout d’abord chercher la nourriture, détecter l’approche des prédateurs et des autres dangers, et enfin repérer un partenaire sexuel. Si ces trois rôles ont pu être utiles à l’homme préhistorique, aujourd’hui nous n’utilisons plus beaucoup l’odorat pour chercher notre nourriture ni pour détecter les prédateurs. Mais, par contre, l’odorat nous permet de repérer les dangers. L’exemple le plus commun est celui des fuites de gaz, où de la nourriture avariée, sans oublier les incendies. Quant à repérer un partenaire sexuel, le phénomène passe d’une part par les odeurs corporelles et d’autre part par ce que l’on nomme les phéromones qui sont des particules inodores mais qui emprunteraient dans notre corps les mêmes chemins que les odeurs sans que l’on en ait conscience.

Que sont exactement ces phéromones?

Ce sont des substances dégagées par les glandes situées à la base des poils sous les aisselles, autour des organes génitaux et les mamelons chez les humains des deux sexes. Ces phéromones ont pour mission de transmettre un message d’un individu à un autre. Ainsi, les phéromones produites par les hommes ont un effet sur les femmes. Cet effet est à la fois aphrodisiaque, il change le cycle menstruel des femmes et dans une certaine mesure déclenche la puberté. On a pu constater que les jeunes femmes qui sont en contact avec des hommes ont un cycle normal de 28 jours, alors que celles qui restent entre elles, par exemple dans un pensionnat réservé aux filles, vont avoir des cycles beaucoup plus longs. On s’est aussi rendu compte – et ceci dès le XIXe siècle – que les filles qui vivaient en pension isolées des hommes avaient une puberté beaucoup plus tardive que celles qui vivaient en contact avec des hommes. Quant aux phéromones de la femme, elles agissent elles aussi comme un aphrodisiaque et signalent à l’homme que la femme est prête pour la reproduction.

Le choix d’un partenaire sexuel passerait-il par l’odorat?

C’est le cas dans une certaine mesure. La femme va choisir un partenaire sexuel pour la reproduction dont certaines caractéristiques génétiques du système immunitaire sont les plus lointaines possible des siennes. En effet, des expériences menées vers la fin du XXe siècle par le groupe de C. Wedekind consistaient à prendre les T-shirts portés pendant deux jours par des jeunes hommes et à les faire sentir par des jeunes filles pour déterminer leur attirance. Le fin mot de l’histoire a été le suivant: ces jeunes filles ont préféré les partenaires dont certaines protéines du système immunitaire étaient différentes des leurs. Ce qui tendrait à prouver que le choix du partenaire sexuel se fait de façon à assurer que la progéniture née de cet accouplement ait le plus de chances d’être protégée et par conséquence de survivre.

Est-ce que nous sentons tous la même chose?

Absolument pas. Tout d’abord chacun d’entre nous a des récepteurs olfactifs plus ou moins sensibles à différentes molécules, voire dont la sensibilité varie au cours du temps et décline avec l’âge. Passée la barrière de détection (récepteurs), une odeur sera perçue différemment au niveau cérébral en fonction du sexe, de l’état hormonal et émotionnel, du vécu, de la reconnaissance (familiarité) de l’odeur en question et les mémoires (positives ou négatives) liées à cette odeur. Les femmes sont généralement plus sensibles et plus attentives aux odeurs que les hommes. Une femme qui ovule va avoir un odorat beaucoup plus sensible durant cette période. La maladie va elle aussi avoir un impact sur notre odorat. Je travaille actuellement sur le lien qui existe entre la dépression et l’odorat. Les premiers résultats de mes recherches tendraient à démontrer que l’odorat serait beaucoup moins sensible chez un dépressif que chez un non dépressif. Certaines autres maladies vont, elles aussi, modifier l’odorat. C’est en particulier le cas chez les personnes atteintes de la maladie de Parkinson dont l’un des premiers signes est une perte de l’odorat. ■

Jean Michel Jakobowicz, publié dans le Chênois Numéro 505.

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