MunchPeur mon amie

Jean-Michel Jakobowicz

Quelle est la différence entre un homme de Cro-Magnon face à un mammouth qui charge et un automobiliste en train de doubler qui voit arriver en sens inverse un semi-remorque lancé à grande vitesse ? La réponse à cette devinette est simple : il n’y en a aucune, ils ont tous les deux très peur. Et dans les deux cas, cette peur va leur sauver la vie. Sans réfléchir, en quelques dixièmes de secondes, l’homme de Cro-Magnon va prendre ses jambes à son cou  pour regagner sa grotte, quant à l’automobiliste imprudent il va, lui aussi sans réfléchir, durant le même laps de temps trouver le moyen de se rabattre sur la droite. C’est grâce à cette peur que nos ancêtres ont survécu, mais c’est aussi grâce à elle que nous survivons jusqu’à aujourd’hui. L’exposition qui a lieu actuellement à l’Uni Dufour et qui s’intitule Pas de panique explique ce phénomène d’une façon très didactique, pour les petits tout comme pour les grands  et ceci jusqu’au 6 juillet. À cette date l’exposition quittera Genève pour se rendre à Zürich.

L’amygdale, le thalamus … et compagnie

Cette peur, que connaissent aussi les animaux, est notre grande amie. Elle nous permet de survivre dans des conditions où, si nous étions beaucoup plus insouciants, nous serions très rapidement victime d’éléments extérieurs. Le problème de cette peur c’est quand elle devient trop présente et se déclenche à tout bout de champs pour des événements qui n’ont rien de dangereux.

Si par exemple vous vous promenez dans la rue et qu’un chien aboie violemment derrière une palissade, vous ne pouvez vous empêcher de sursauter et d’éprouver une forme de peur. Bien évidemment, dans ce cas-là, il n’y a aucun danger mais malgré tout et en fonction de vos expériences passées ces aboiements peuvent provoquer des réactions de peur aussi violentes qu’incontrôlées.

En cas de danger, réels ou imaginaires, notre cerveau réagit en deux temps. Dans un premier temps, nos sens perçoivent un danger possible. Ils transmettent une image à notre cerveau, plus précisément à notre thalamus. Ce thalamus redirige immédiatement l’image vers notre amygdale au centre de  notre cerveau (à ne pas confondre avec les amygdales qui se trouve dans l’arrière gorge. Ces deux amygdales n’ont en commun que leur forme en amande). Notre amygdale analyse en quelques dixièmes de secondes ce qui se passe et transmet l’alerte à l’hypothalamus qui lui va lancer toute une série d’actions pour permettre à notre corps de se préparer à d’éventuelles actions. L’avantage de ce circuit est qu’il est activé très rapidement, son désavantage c’est qu’il réagit d’une façon relativement approximative car l’amygdale qui a en mémoire un certain nombre de dangers n’est pas capable d’une analyse approfondie. Ainsi lorsque vous entendez ce chien aboyer l’amygdale réagit immédiatement au son, même si ce chien est derrière de hautes grilles et donc qu’il n’y a pas de danger. En parallèle, la même image est transmise à un autre acteur qui s’appelle le cortex préfrontal qui va faire une analyse beaucoup plus approfondie de l’événement et qui va déterminer si notre amygdale a réagi d’une façon exagérée ou non.

Freeze, flight or fight

Dans les deux cas, notre corps va réagir et être prêt à trois actions connues en anglais comme les trois F : fight (la bataille), Flight (la fuite) et Freeze (geler ou faire le mort). Pour ce faire deux hormones sont libérées de glandes qui se trouvent au dessus de nos reins (les glandes surrénales) l’adrénaline et le cortisol. Les fonctions nécessaire aux trois F vont être activées : le rythme cardiaque augmente (pour amener du sang en grand quantité dans les muscles), la respiration s’accélèrent (pour apporter de l’oxygène à nos cellules), la transpiration se fait plus intense (pour refroidir les muscles qui vont être mis en action). Par contre des fonctions accessoires dans ces moments vont ralentir, comme la digestion, la salivation, ou l’appétit. Dans les cas extrêmes, la peur peut aussi provoquer un relâchement des muscles du bassin et provoquer la vidange de la vessie et du colon.

Le problème de notre amie la peur c’est qu’elle peut aussi devenir notre meilleure ennemie si elle se déclenche d’une façon intempestive et trop violente pour un danger réel ou pour un danger imaginaire. Si par exemple un aboiement provoque une accélération intempestive du cœur, une forte transpiration et/ou une paralysie temporaire alors que le chien se trouve derrière un mur de 2 m de haut, c’est une situation déplaisante qui n’a pas de raison objective d’exister. Que se passe-t-il dans ce cas-là ? L’état actuel de la recherche scientifique ne nous permet pas de parvenir à des conclusions définitives. Les hypothèses les plus fréquemment avancées sont que, soit la première ligne d’alerte, celle qui passe par l’amygdale est trop puissante et que le centre d’analyse qui se trouve dans le lobe préfrontal n’est pas suffisamment fort pour imposer sa loi. Une autre possibilité est que dans la bibliothèque qui va permettre l’analyse de l’événement ait été enregistrée un événement traumatisant dans l’enfance ou plus tard qui fait que cette analyse ne va pas pouvoir se faire d’une façon sereine mais sera tributaire du choc que nous avons pu subir à une certaine époque.

Une bibliothèque des dangers

Le problème de cette bibliothèque des dangers potentiels est qu’elle se constitue tout au long de notre vie. Certains de ces dangers seraient même transmis génétiquement et pourraient remonter à la nuit des temps. D’autres événements vont être transmis de la mère à l’enfant alors que ce dernier est encore dans le ventre de la maman. Par la suite, alors que le cerveau de l’enfant et de l’adolescent est encore très malléable, des événements de la vie quotidienne vont être enregistrés dans cette bibliothèque et vont pour certains perdurer à l’âge adulte et provoquer des troubles telles que les accès de panique, les angoisses, les phobies …

En conclusion, la peur est-elle notre amie ou notre ennemie ? L’exposition de l’Uni Dufour conclue en soulignant que la peur est un peu notre « ange gardien ». Mais cet ange gardien fait parfois du zèle et peut devenir insupportable.

Article paru dans le numéro 504 du Chênois.

http://www.chene-bougeries.ch/downloads/Chenois/Le_Chenois_504.pdf

 Retour vers la liste des articles